10 mai 2007 Catherine Tanvier...suite...
Catherine Tanvier redonne de ses nouvelles. À quarante ans, elle publie enfin son livre où elle nous raconte le douloureux destin d'un bébé-champion expédié à quinze ans sur le circuit professionnel.
Aujourd'hui au RMI, elle raconte dans un livre les drames de sa vie : un père violent et cavaleur, un frère hémophile mort du sida dans ses bras, les blessures et la ruine et l'oubli.
Son interview dans le Journal du Dimanche en ligne
http://www.lejdd.fr/cmc/sport/200718/tanvier-ma-tete-a-souvent-brule_16614.html
Extraits de l’interview du « Journal du Dimanche » du 06 Mai 2007
Comment vous sentez-vous après cette confession ?
Je suis soulagée, mais je suis passée par des moments très chauds, ma tête a souvent brûlé. C'est très violent d'écrire quand on ne dévoile que de l'intime. Mais je devais récupérer mon passé par petits bouts. Parce que je suis dépossédée de tout : je n'ai plus de trophées, plus de vêtements d'équipe de France, plus de coupures de presse. Plus rien.
Craignez-vous le regard des autres après ce témoignage parfois très cru ?
Non. J'ai eu peur du dernier regard de mon frère Eric, juste avant sa mort. Depuis, plus rien ne peut m'effrayer. Par comparaison, être attaquée ou raillée pour ses écrits, ce n'est vraiment rien.
Vous dégagez paradoxalement une fragilité à fleur de peau et une grande force intérieure.
Je suis fragile parce que je présente de l'intime, mais une force me dit que j'ai les épaules pour ça. C'est sans doute l'ancienne championne qui resurgit... J'ai toujours pensé que j'allais me récupérer après être allée au bout de mon désordre. On est incroyablement vivant quand on est au plus bas. Mon histoire n'est finalement que le reflet de la société actuelle : on peut devenir numéro un et se voir jetée au plus bas en très peu de temps.
Vous racontez avoir souffert de ne pas être reconnue pour vous-même en tant que joueuse...
J'avais une jolie gueule de petite-bourgeoise, alors que c'était loin d'être le cas. Moi, je voulais ressembler à Navratilova, avoir le dos bien droit sur une volée basse. Mais j'intéressais les gens pour mon côté esthétique, paraît-il. Je représentais la fraîcheur et la féminité, idéale pour casser l'image homosexuelle du tennis féminin. Quand on me demandait de ne pas couper mes cheveux, ça me gonflait. Mais j'étais fauchée, fallait bien le faire... Je n'avais pas la cervelle financière d'une Kournikova. Plus je gagnais de l'argent, plus j'en devais un peu partout [fisc, dettes de son père]. Alors je me suis dit : "Je préfère perdre, descendre au fond de mon désordre intérieur, j'aurai moins d'emmerdes."
Quelle est votre situation financière désormais ?
Je vis chez ma mère, qui m'entretient. Elle a monté une société d'aliments hyperprotéinés, remboursés à cent pour cent par la Sécurité sociale, une grande première en France. Je suis très fière d'elle, alors que mon père l'avait laissée avec quatre gosses sur les bras sans payer sa pension alimentaire. C'est une proximité délicate de vivre avec sa maman, à 40 ans. Mais, au moins, j'ai eu le temps et la paix pour écrire. Je viens aussi de finir un roman dont je suis assez fière, ce qui ne m'arrive pas tous les jours. Il y est question de mon amie Louise, une ancienne joueuse. J'y mets du vécu et de l'imagination, qui est rattrapée par la réalité au moment où on parle de ces pères de joueuses qui sont immondes avec leurs gamines. Ils les prennent pour un capital. Tout le monde le sait et ferme sa gueule.
C'est tellement courant ?
Surtout sur le circuit ITF [sorte de deuxième division mondiale féminine]. On y trouve des pères violents, ce qu'on ne voit jamais chez les garçons. Ils brisent la tendresse et la féminité de leurs filles, qui vont tout accepter au nom de la performance. Elles n'ont pas d'autres références, de toute façon. Ça me dégoûte de voir ce qu'elles subissent, qu'elles soient juste là pour assouvir les envies parentales.
Vous avez joué en même temps qu'Isabelle Demongeot, qui accuse son ancien entraîneur Régis de Camaret de viol. Etiez-vous au courant ?
Quand elle était seule sur un tournoi, Isabelle était complètement inhibée, toujours au bord des larmes, avec tous les stigmates de la fille bouleversée. Je ne comprenais pas, car elle était joviale quand elle retrouvait Régis de Camaret. C'est sans doute pour ça qu'elle a parlé de "gourou". Pour elle, ce devait être presque normal à l'époque de subir ce qu'elle a subi. Je lui ai tout de suite envoyé un SMS : "Sois forte, va jusqu'au bout, il faut qu'il paie !" Je la crois totalement. Au contraire de Nathalie Tauziat, qui ne pouvait pas ne pas savoir [elle appartenait au même groupe d'entraînement]. Surtout après avoir partagé une chambre à trois pendant des années sur les tournois.
Rétrospectivement, auriez-vous pu vous douter de quelque chose ?
On était dans le même bed and breakfast à Eastbourne, en 1990. Isa était toute souriante, avec de Camaret et Tauziat. Deux heures après, au stade, Sophie Amiach [une ancienne joueuse] vient vers moi en me disant : "Tu te rends compte, ce salaud la viole, il faut qu'on témoigne !" Mais moi, j'ai encore l'image du matin en tête : ils sont heureux, ils rient, je ne peux pas témoigner contre ce type. J'ai seulement compris il y a quelques semaines.
Suivez-vous l'actualité du tennis ?
Le circuit masculin, surtout. Mais aussi de plus en plus le féminin, avec le retour des soeurs Williams. L'an dernier, j'ai trouvé la victoire d'Amélie Mauresmo à Wimbledon vraiment belle et méritée. Quand Nathalie Tauziat a joué cette même finale en 1998, vous ne pouvez pas savoir à quel point j'ai souhaité qu'elle ne s'impose pas. Je ne voulais pas qu'elle casse mon rêve, car elle était tout le contraire d'une gagnante potentielle de Wimbledon. Tout était un peu flasque chez elle, c'était presque une imposture. Elle n'était pas athlétique, trop loin de Navratilova ou de Novotna, qui étaient des véritables Edberg au féminin.
Dans le livre, vous vous demandez comment vous "forger un présent regardable". Pensez-vous pouvoir être heureuse un jour ?
Là, je suis plutôt apaisée, mais un rien peut me mettre en crise. La vie est possible, même si je me sens un peu trop seule. Si je peux prendre mon indépendance, je le ferai. Mais je resterai près de ma mère, je n'habiterai pas à plus de 500 mètres d'elle, quoi qu'il arrive.
Déclassée, de Catherine Tanvier, éditions du Panama, 224 pages.
Catherine Tanvier est malheureusement pour elle un exemple de ces anciens champions qui se sont brûlés les ailes une tenniswoman au seuil de la gloire au début des années 80 et qui aujourd'hui a tout perdu.
Née le 28 mai 1965, elle a explosé dans le tennis des années 80
Sa vie est devenue un cauchemar et c’est triste de ne pouvoir profiter des retombées d’une gloire éphémère, un moment 20ème joueuse mondiale.
Elle a par exemple été une des premières sportives française à entrer dans les pubs pour Rexona en 1982.
Le tennis fut discipline olympique de 1896 à 1924. En 1984, Catherine Tanvier avait ramené le Bronze en double dames. Mais le tennis n'était que sport en démonstration (le tennis n'est redevenu discipline olympique qu’en 1988).
Voici quelques extraits de sa vie d’aujourd’hui, sur son blog, apparemment injoignable en ce moment :
"Voici comment l'idée d'écrire mon livre, "
Le prix de l'ignorance", m'est venue. Je n'ai jamais étudié ni attendu pour voir si je pouvais l'écrire. Comment vous dire. C’était urgent. Une nécessité. L’idée n’a pas fait son chemin. Elle s’est imposée à moi. Une question de survie. Le moment de ma vie était propice. Je n’avais ni titre à défendre, ni famille (ma mère mise à part), ni maison, ni travail, plus de trophées, de santé, de tendresse. Le grand vide d’une page blanche de vie devant moi. Rien à perdre et surtout pas le souvenir des instants passés. (...)Libre à moi de sortir ou pas aujourd'hui. Je vais me gêner !D'abord repasser à la poste pour m'affranchir d'un énième timbre de quatre euros à envoyer à cet éditeur qui ne retient pas mon manuscrit parce que, me dit-il, "il ne correspond pas à ma démarche éditoriale".."
30.05.2006
Seconde main
Drôle de constat hier matin dans ma penderie : je m’aperçois que 95% de mes fringues sont des vêtements de seconde main. A quand remonte le temps où ils ne représentaient que 5% ? Que de pertes enregistrées depuis ces douze dernières années ! Je ne plaisante pas quand je parle d’une longue pénurie existentielle, d’un souffle aux abois féroces …
Catherine, tu fais peur à voir ! Tu vas la tête altière, l’allure aérienne, le regard dur comme un dogue donnant l’impression de fendre l’air, de soulever des montagnes, tandis que tu croules sous des vêtements usés par un autre, supportes fermement des secrets lourds comme le chagrin …
Je me parle à la troisième personne parce que c’est compliqué de s’avouer le poids de sa vie, les conséquences que cela entraîne et la charge que cela cause de l’exposer en plein jour. Pourtant, je n’ignore rien de moi, rien de mon cas ambulatoire. J’erre malgré le lest de mes vêtements bon marché justement parce qu’ils me viennent tous d’un tissu social tombé en fatigue. Mai, saison presque d’été. Regardez le temps et sentez-le un instant. N’est-il pas plutôt celui d’hiver ? Comme lui, je vais tromper tout œil fureteur qui oserait s’attarder sur mon état normal, sur mon cas de conscience. Je n’ai d’ailleurs que ça à faire : aller plus dynamiquement encore, épaules toutes rejetées en arrière, pour bluffer tout le monde !
Ne vous méprenez pas de la vraie luxuriance du ‘milieu’ tennistique : j’arborerai pour ma part une défroque toute civile, quasi républicaine, poches desséchées, bourse asséchée. Coutures unicolores. Le « bleu blanc rouge » a sauté, coq compris ! Oui, pourquoi le garder celui-là ? Son chant m’a trahit, exaspéré, je ne l’aime plus. A droite les richesses flambantes, à gauche la pauvreté rance. Mais dans le milieu toutes les hypocrisies vipérines du joli monde !
« Vous piquez bien ? dit le marchand de rêve . – Oh oui, Monsieur, répond l’ouvrière aux doigts en or. A combien me prendriez-vous le point ? lui demande-t-elle - Oh, trois fois rien, jure-t-il la face déjà ricaneuse. » Dissimulation des intérêts sous forme de contrat mystérieux mais de sens usuels. Elle signe son enfer. Pas son « affaire ». Sorte de CPE qui sent le brûlé. Et déjà tous ses points réussis renforcent la dynastie de ce puissant du canton. Il en sera ainsi des années durant . Plein d’autres ouvrières suivront le même asservissement pour le bon valoir du grand marchand corrupteur. Père, entraîneur, manager de tous genres, certes ! mais brave type, quand même, hein ? A cet honni le plus beau des costards !
Demain, je retourne à Roland Garros toute vêtue de haillons. V’là dix ans que je n’y ai plus remis les pieds ! Demain, c’est très sérieux, je m’en vais vraiment à Roland Garros ! Pauvre en apparence mais ces guenilles-là, ne vous y méprenez pas, sont symboliques pour moi . C’est mon élégance.
02.06.2006
La valse du pantin
Initialement, tout ce que j'avais espéré dans la vie avait été de faire un travail libre, si possible passionnant, où je pourrais m'accomplir totalement. Mais au-delà de ce vœu pieux partagé par des millions d’entre nous, j’étais en quête de connexions à autrui. Je désirais le contact aux autres je souhaitais communiquer avec l'extérieur. Profondément, par télépathie s’il le fallait, qu'importait la manière. Le tennis, le public, le milieu - même la famille! -, tout cela s'y prêtait admirablement, et j'ai échoué.
Comment concevoir l’idée de reprendre un travail tout en restant soi-même sans se prendre pour un personnage qu'on n'est pas?
Je me sens comme un automate qui fonctionne parfois bien, parfois de manière désarticulée. Aujourd'hui, je suis plutôt en forme, toute vie en relief, l'ambition sociale en berne. Je persiste à ne pas me et les gens qui s’en aperçoivent ne saisissent pas là-dedans mon ironie souillée d'une larme de désarroi. Je bourlingue, je défriche, je remue ciel et terre pour m'écarter de l'étau social tout en cherchant à me rapprocher de l'essentiel pour m'approprier, prodigue, des rencontres croustillantes, des visages consistants, des actes plus rutilants, moins méprisants où me prélasser, mais... Ce qui me vient n'est qu'un laborieux remplissage, des effets déplorables qui se dissimulent derrière des gestes et des mots sans nudité. Ceci est usant à la longue. Je ne distrais personne ici et personne ne me distrait. Je cherche l'étreinte, je ne serre que mes remous. Je m'en vais en terre ferme, je traverse un désert. Tout se refuse, la ville entière m’éconduit, me rejette.
Peut-être suis-je dans cet étau puisque je ne peux pas changer les gens, leur mentalité d'ogre-consommateur. Il me faudrait cesser d'être pauvre, de mendier de l'affection, de serrer ce qu'il me reste de respirable sur moi, cesser de porter le poids de ma peine, de mon chaos intime. Ma tête explose. Je vais arranger ça. Avec l'assurance d'un homme, un vrai. Mais... suis-je déjà dans le vrai?
Vie (qui) dure L'abrutissement simple, superficiel... La torpeur est niçoise.
Hier, nous avons eu une énorme averse. Sans doute la pluie nous vient-elle pour nettoyer certaines vues qui nous troublent le "là-bas".
27.05.2006
Mon Everest à moi
Libre à moi de sortir ou pas aujourd'hui. Je vais me gêner !
D'abord repasser à la poste pour m'affranchir d'un énième timbre de quatre euros à envoyer à cet éditeur qui ne retient pas mon manuscrit parce que, me dit-il, "il ne correspond pas à ma démarche éditoriale". Il savait pourtant qu'il ne s'agissait pas d'un roman ou je ne sais quoi d'autre ! Encore un
autre qui me fixe... La vie doit être un guet alors. Et je rêve de miraculeuses concordances, tandis que toutes mes démarches se heurtent à des écueils humains, se consument dans des réalisations sans fenêtres. Je suis au fond de mon chantier humain, en équilibre instable entre attente et désir, attendant de tomber, de sauter dans le vide, sans cordée. Et me sens à la fois aussi prisonnière d’une réalité aux murs infranchissables. Je me sens monter mais ne trouve pas l’issue. Il me manque toujours quelque chose! Une main secourable, une échelle moins courte, une épaule. J'ai peur de l'apocalypse, je rage, je transpire de colère contre mon propre effondrement. Je dois pourtant redescendre ce mur sans tomber trop bas, sans cri ni plainte. Ni rémission. Tout se déglingue, mais je tiens bon. C’est le début de la fin. Mais de quoi ? Des haricots ? Du calvaire ? Patienter ! Toujours patienter ! C’était ce que je détestais le plus dans la terre battue. Peut-on éternellement patienter ? L'ennui est que lorsqu'il nous vient, on réfléchit trop. J'attends, je m'ennuie, donc je réfléchis. Putain de vie ! Ce n'est pas un mur que je grimpe mais une montagne que je gravis tous les jours ! Une putain de montagne pelée qui mène à un sommet d’illusions perdues. A quoi bon la conquérir ? Et pourtant. Quelle victoire de planter son petit drapeau dérisoire à son sommet !